
Constructivisme relationnel
et psychothérapie systémique
Réflexion dans le cadre
de la formation du Cycle III
« Maîtrise de l’intervention »
de l’Institut Gregory Bateson.
© 2006 - Peter Cogen
« J'ai
vu un bel oiseau ! Maman ! Il était TROP beau ! »
Sylvie
revient émerveillée d'une promenade avec son papa.
« Ah,
c'est bien ça. C'était quoi comme oiseau ? »
Maman
écoute attentivement.
« Je
ne sais pas… Mais il était TROP beau ! »
Fort
heureusement, son papa nous renseigne.
« Un
merle, chérie... »
« Oh... »
Haussant
les épaules, maman s'en retourne à ses occupations. C'est plutôt commun chez
nous, les merles. Il n'y a pas de quoi s'émerveiller.
Sylvie
apprend aujourd’hui que les mots ont un pouvoir étonnant.
Plus
tard, elle apprendra à compter, aussi.
Lentement. Sûrement. Nous apprenons les mots pour désigner les choses. Puis les nombres pour les quantifier. Que, par la suite, nous devenions plutôt « langues » ou plutôt « maths » importe peu. Compter les merles n'est ni plus ni moins sensé que de les désigner par un mot.
Comme
la petite Sylvie, nous apprenons que les mots ne se limitent pas à communiquer
l'expérience. Ils permettent aussi de recueillir une information sur son
importance, sur sa valeur.
Si,
au cours d'une balade dans le Brabant Wallon, la petite fille avait vu un
toucan, son rapport aurait pu éveiller la curiosité de sa maman. Cette dernière
aurait alors validé l'émerveillement devant un animal nettement plus imposant
et un peu plus haut en couleur que le premier merle venu. Se serait-elle
interrogée aussi, sur le réchauffement planétaire ? Qui sait !
De
même, une rencontre soudaine avec une centaine de merles aurait pu susciter
quelques frissons chez une maman cinéphile qui se serait souvenue des
« Oiseaux » de Hitchcock.
Mais
voilà. Sylvie a vu un merle, un seul. Par l'absurde, elle vient d'apprendre
qu'une information est une différence qui fait une différence. La rencontre
avec un merle à Court-Saint-Etienne doit être une non-information, vu qu’elle
ne suscite que l'indifférence.
Lentement.
Sûrement. Nous apprenons une réalité du deuxième ordre, composée de savoir sur
les choses. Ce savoir dépasse de loin ce qui nous serait accessible par
l’expérience personnelle au cours d’une seule vie. Il nous est donc, pour sa
majeure partie, communiqué. Cela se fera cependant rigoureusement d’une telle
manière que nous pourrions en vérifier l’authenticité pour peu que nous ayons
le goût, le temps et les moyens de le faire.
Simultanément,
nous recevons d’une manière beaucoup plus implicite une foule d’informations
sur une réalité d’un troisième ordre sur laquelle s’accordent plus ou moins
tacitement les membres de la communauté à laquelle nous appartenons. C’est un
ensemble de croyances, convictions et conventions qui déterminent quelles
expériences peuvent se faire et parmi celles qui peuvent se faire, lesquelles
produiront un savoir sur les choses digne d’être consigné et transmis.
D’un point de vue pragmatique, les spéculations tant sur l’origine que sur la finalité de cette réalité nous occuperont, pour l’heure, moins que l’examen attentif de ses propriétés.
Nous
nous abstiendrons aussi, dans ce qui suit, de toute hypothèse tant sur la
genèse de cette réalité du troisième ordre que sur sa raison d’être pour un
seul individu.
Toute
communication présuppose une relation et l’existence d’un objet dont on
s’accorde à dire qu’il peut être observé par les communicants et décrit dans un
rapport idéalement univoque entre signifiant et signifié établi, lui-même, dans
leur relation. Il nous est par conséquent formellement impossible de nommer un
objet qui ne serait pas de nature relationnelle sachant que « désigner »
est un acte relationnel – nous désignons à quelqu’un – et que cet acte
soustrait son objet à l’expérience individuelle.
Emergeant
invariablement dans toute communauté humaine, la réalité du troisième ordre
détermine comment ses membres se conduiront face à la réalité du premier ordre
et quel savoir de deuxième ordre ils pourront créer.
Codifiée
et transmise en général comme un ensemble de croyances et de concepts religieux
« ordonnant » le monde, elle est devenue, dans notre société
occidentale, l’objet souvent flou d’un débat permanent dans lequel
interviennent, d’une manière somme toute assez paradoxale, des points de vue
scientifiques supposés nous éclairer sur une réalité dont ils ne sont qu’un
sous-produit. Tout se passe alors comme si nos croyances pouvaient être le
résultat de nos expériences alors qu’elles nous interdisent d’imaginer des
expériences qui seraient en désaccord avec elles.
Concrètement,
notre réalité du troisième ordre détermine ce qui est une information, donc ce
qui fait une différence, ou inversement, ce qui fait une différence et qui
devient dès lors une information pour les membres de notre communauté. Appelée
souvent « vision du monde », elle est exactement cela car elle
détermine rigoureusement ce que nous verrons de la réalité, comment nous le
verrons et comment nous y réagirons.
Un quinquagénaire fait de l'auto-stop
à minuit, se fait agresser, perd la vue. C'est un fait divers local, page cinq.
Un adolescent est assassiné dans une gare, à l'heure de pointe. Grands titres,
émotion nationale et marche silencieuse en sa mémoire.
Nous
avons parfois du mal à désigner celle ou celui qui décide de ce qui est
important ou non et en fonction de quels critères. Les médias ? Le
public ? Question de ponctuation et, comme toute question de ce style,
sujet de débats d’autant plus animés qu’ils nous éclairent peu. Nous assistons alors
à de vaines tentatives de ramener un phénomène relationnel à une logique
d’intérêts individuels. Le sociologue Pierre Bourdieu s’est perdu dans ces
miroirs.
Dans un quartier pauvre de Calcutta
une vieille dame démunie reçoit la visite de Bill Gates. Savez-vous que vous
avez devant vous l'homme le plus riche de la planète, lui demande un reporter ?
Oh, répond la brave dame, vous savez... Tout le monde est plus riche que moi !
Troisième
ordre, encore. Il semblerait qu’en dessous d’un certain seuil de pauvreté, la
richesse phénoménale de Bill Gates devienne une non-information. Elle ne fait
plus aucune différence.
Nous
n'aimons pas nous interroger sur notre réalité du troisième ordre et encore
moins sur sa validité. En général, le simple fait de la voir remise en question
suscite un certain agacement, de l'incompréhension, ou nous fait rire. Nous
choisirons sans doute la dernière option en pensant à cette vieille dame qui
« ne se rend pas compte » de la fortune de son visiteur américain.
Quelle ignorante ! Nous venons, à l’instant, de ramener une divergence de
vision à une déficience des connaissances.
Si
j’osais vous demander, par contre, ce qui différencie, au juste, un fait divers
d'un deuil national, je risque de passer, au mieux, pour un martien, au pire,
pour un fou qui ne comprend pas que « c'est évident ».
Une
deuxième propriété importante de notre réalité du troisième ordre,
co-construite dans nos échanges, est que nous la jugeons le plus souvent
parfaitement « évidente ». Que, dans un siècle ou, qui sait, dans une
dizaine d'années seulement, il se peut bien que certaines de nos
« évidences » prêtent à sourire ou à frémir ne nous conviendrait pas,
si cette idée nous effleurait.
Qu’une
autre communauté que la nôtre puisse juger notre vision du monde aberrante,
sotte ou même dangereuse, ne sera pas reçu comme une information sur la
validité de notre réalité du troisième ordre et ne peut faire par conséquent
aucune différence. Une attente paradoxale, que certains nourrissent parfois à
cet égard, est celle d’une relation entre communautés qui ne serait ni
symétrique, ni complémentaire. Une telle option ne s’offre pas à nous. Nous ne
sommes prêts à accepter la réalité de ce que l’autre voit, même si nous ne
pouvons voir ce qu’il voit, qu’à la condition expresse qu’il y ait
complémentarité. Dans tout autre cas de figure, nos visions ne peuvent que
diverger et coexister dans une relation symétrique.
Nous
retrouvons ces mêmes options dans la relation de Sylvie à sa maman. Dans un
rapport complémentaire, la petite fille apprendra qu’il est inconvenant de
s’émouvoir à la vue d’un merle ou encore que sa rencontre avec un oiseau commun
ne mérite pas d’être rapportée car elle n’a pas valeur d’information. Elle se soumettra
alors au jugement de l’adulte et admettra la validité d’une vision qui n’a pas
été la sienne. On dira que Sylvie est raisonnable. Une attitude symétrique, par
contre, pourra lui inspirer des réactions d’une autre nature. S’estimant ni
comprise ni écoutée, elle s’entêtera à répéter que cet oiseau-là était vraiment
« TROP beau ! » au risque d’exaspérer sa maman. On dira que Sylvie
est difficile, par moments. Il se peut aussi qu’elle choisisse de continuer à
s’émerveiller du premier volatile venu mais décide de ne plus jamais en parler
à quiconque. On dira qu’elle vit dans son petit monde bien à elle.
Notons
immédiatement que nous ne parlons pas du système perception / réaction
individuel de Sylvie dont nous ne saurons jamais rien, mais uniquement de
divergences éventuelles entre ce qu’elle dit ou fait et ce qui nous semble
approprié de dire ou de faire. Ici également, l’information est une différence
qui fait une différence. Pour « être » exaspérante, Sylvie doit
commencer par « faire » des choses qui exaspèrent quelqu’un.
Avec
nos jugements des comportements de Sylvie vient d’apparaître une troisième
propriété de notre réalité du troisième ordre. Toute communauté attend de ses
membres qu’ils adhèrent à la vision qui leur est communiquée, proposée ou
imposée ou du moins qu’ils se conduisent comme s’ils y adhéraient. Cette vision
inclut d’ailleurs un nombre de critères qui permettent de se prononcer sur le
comportement individuel des membres et suggère des mécanismes de rétroaction
qui chercheront à l’encourager ou à le corriger selon qu’il sera considéré désirable
ou préjudiciable pour la communauté. Oubliant cependant la nature co-construite
de ces critères, nous confondons souvent les propriétés relatives des
comportements d’une personne par rapport à nos attentes avec une propriété
absolue de cette personne qui existerait en dehors de nos attentes. Nous
parlons de la personne et de son caractère ou de sa personnalité, même si le
seul phénomène accessible à notre observation est la relation que nous avons à
cette personne.
Nous
pourrions nous émouvoir de ce paradoxe mais il est la condition même pour
qu’une communauté puisse exister. Alors que notre réalité du troisième ordre ne
peut pas nous informer sur la réalité individuelle des membres qui composent
notre communauté, nous devons faire « comme si » elle avait ce
pouvoir, sans quoi elle ne pourrait pas réguler notre vie commune.
Il
se pourrait bien que l’un des rôles majeurs de toute religion soit de
légitimer, en invoquant une origine surnaturelle, la vision de l’homme sur
laquelle veut s’accorder une communauté. Que Dieu nous ait créés à son image et
confié des commandements est somme toute un peu plus rassurant que de savoir
que nous créons ensemble une image de chacun de nous et que nous
co-construisons notre éthique, notre morale et nos sciences.
Revisité
dans ce contexte, le soi-disant paradoxe du Crétois Epiménide qui aurait
déclaré que « Tous les Crétois sont des menteurs » cesse d’être une
plaisanterie anodine. Il met en scène, au-delà de sa logique apparemment
déficiente (s’il dit vrai, étant lui-même Crétois, Epiménide ment), un membre
d’une communauté qui fait une déclaration sur tous les membres de cette
communauté qui seraient tous des menteurs, tout en conservant la liberté
individuelle de nous dire la vérité. Epiménide a d’ailleurs pris la précaution
de dire que les Crétois sont des menteurs, plutôt que de spécifier que tout ce
qu’ils disent est toujours faux. A nous maintenant de déterminer si nous
appelons « menteurs » des personnes à qui il arrive de dire des
contre-vérités ou des personnes dont aucune déclaration n’est en aucune
circonstance digne de foi. Sans cette confusion, il n’y aurait d’ailleurs plus
de paradoxe.
Notre
réalité du troisième ordre peut, selon son champ d’application et l’époque,
nous médailler comme champions, nous poursuivre comme criminels, nous
médicaliser comme dépressifs, nous encenser comme créateurs, nous vénérer comme
prophètes, nous emprisonner comme homosexuels, nous béatifier comme martyrs… ou
nous faire discrètement disparaître en retouchant la photo du Politburo.
Sans
elle, il n’y aurait pas d’hypersensibles, de travaillomanes, d’arrogants,
d’hyperactifs, de pédants, de distraits ni surtout… une majorité de gens
parfaitement normaux et équilibrés comme vous et moi.
Si
cet édifice, qui peut nous sembler soudain fragile, ne chancèle pas sous un feu
nourri de connaissances du deuxième ordre qui viendraient le cribler
d’informations incompatibles avec nos croyances, nous le devons en premier lieu
au fait qu’il rend sinon impossible, du moins souvent difficile et dès lors
improbable l’acquisition de telles connaissances.
Nous
pourrions, dans ce contexte, penser à Galilée mais nous aurions tort de croire
que la censure exercée par notre réalité du troisième ordre revêt toujours des
habits aussi clairement identifiables que ceux des prêtres de l’Inquisition qui
exigeaient du savant qu’il renie ses découvertes.
Quelle
cécité a interdit aux biologistes d’observer la polyandrie des femelles d’un
grand nombre d’espèces ? Jusqu’il y a peu, ces dames étaient supposées
s’accoupler à un seul compagnon, contrairement aux mâles, bien connus pour
courir les jupons. Cette contre-vérité était enseignée dans toutes les facultés
du monde. On ne peut pas prétendre que les faits étaient cachés, car les
mouches « le font » sous nos yeux depuis la nuit des temps. Nous ne
pouvons désigner aucune autorité qui nous aurait interdit de constater une
pareille évidence. Et pourtant…
Imaginons
un instant qu’un sexologue totalement inconscient de nos valeurs actuelles nous
propose de démontrer, en conduisant une expérience qu’il prétendrait
scientifique, qu’il est bénéfique pour nos enfants d’être initiés à la
sexualité dès l’âge de dix ans et ce grâce à des rapports qu’il nous
garantirait respectueux avec des personnes adultes. Ce simple énoncé suffirait
déjà à lui valoir des poursuites ou, qui sait, un internement psychiatrique. La
connaissance que ce scientifique voudrait acquérir est radicalement
incompatible avec notre vision du monde. Moi-même, en écrivant ceci, je redoute
un peu votre réaction et m’empresse de me distancier du projet aussi dément
qu’indécent de ce pervers dangereux !
Ce
dernier exemple a cependant le mérite de nous démontrer qu’avant de parler
d’une quelconque « résistance au changement » il est bon de savoir
que notre réalité du troisième ordre est également un rempart. Une vision du
monde en mutation permanente qui se nourrirait d’expériences débridées
cesserait sur-le-champ d’être une vision du monde. Aucune société ne peut
permettre que ses valeurs soient à tout instant librement et individuellement
renégociées
La
plupart des qualificatifs que nous utilisons pour stigmatiser la réalité du
troisième ordre d’une autre communauté, d’un autre âge de notre histoire, ou de
notre voisin de palier, ne sont que des manières de reformuler les quatre
propriétés que nous avons explorées ici.
Le
manque d’universalité est inévitable car la réalité est co-construite par notre
communauté et la définit.
L’aveuglement
est ce qui nous permet de déterminer rapidement ce qui est une information et
ce qui ne l’est pas.
L’intolérance
est ce qui nous permet de sanctionner les transgressions des membres de notre
communauté.
La
rigidité nous permet de partager une vision relativement stable dans le temps et
d’y puiser des repères.
Plus
elle nous est « commune », moins nous serons conscients de sa
présence qui régulera nos relations comme si tout était « évident ».
Pour
conclure, je propose une hypothèse sur sa genèse compatible avec les propriétés
que nous avons observées.
Notre
réalité du troisième ordre naît probablement au fil de notre communication qui
ne devient, elle-même, possible qu’à partir du moment où émergent des accords
forcément arbitraires et contextuels sur ce qui est une information.
Au
commencement était le verbe ?
« Soyez
prudents ! Les fous et les salauds nous entourent ! »
Cette
exclamation de l’animateur d’une radio libre, entendue un jour lors d’une
balade en voiture, a provoqué l’hilarité de mon épouse et fait désormais partie
de son répertoire de maximes personnelles. Je ne résiste pas au plaisir de la
reproduire ici, tant elle résume joyeusement nos deux visions des autres quand
ils nous inquiètent.
Partagent-ils
vraiment l’ensemble de nos convictions ? Ceux dont le comportement nous
semble dangereux, nuisible, contraire aux conventions, sont-ils des
« salauds » conscients de leurs actes ? Ou des
« fous » ? Abordons ces derniers, souvent bien plus
imprévisibles que les salauds dont nous n’attendons de toute manière rien de
bon.
Plus
significatif encore que le français « trouble », le terme anglais
« disorder » est utilisé pour désigner une série de classes de
comportements jugés déviants, dûment répertoriés, qu’il conviendrait, dans nos
sociétés évoluées, de maîtriser en offrant, recommandant ou imposant un
accompagnement médical à ceux qui les manifestent.
A
la lumière de ce qui précède, il apparaît qu’un « désordre » ne
saurait exister que dans la mesure où il existe une convention, une réalité de
troisième ordre co-construite par les membres de notre société, sur ce qu’est
un comportement « normal » et « ordonné ».
Il
doit exister, en parallèle, un accord plus ou moins explicite sur les
intentions associées au comportement pour orienter le choix entre la répression
d’actes supposés mal inspirés d’un côté, et les soins par lesquels on cherchera
à éteindre ceux qu’on estime indépendants du libre arbitre d’une personne.
Pour
certains de nos comportements, l’époque et le lieu détermineront par ailleurs
si nous sommes des criminels, des malades mentaux ou des citoyens ordinaires.
L’homosexualité et la pédophilie sont parmi ceux-là.
D’autres
écarts par rapport aux normes peuvent nous valoir soit la vénération d’une
communauté, soit la prescription d’une médication à vie. Ainsi, dans certaines
régions de l’Inde, une famille remerciera les dieux du bonheur d’avoir un
descendant béni du trouble bipolaire. Nous aurions plutôt tendance à maudire
nos gènes.
Il
n’est pas nécessaire que le comportement des membres d’une communauté change
effectivement pour que la manière de le « voir » et de chercher à le
modifier évolue. Ainsi, un grand nombre d’enfants américains bénéficient
aujourd’hui d’un traitement contre l’hyperactivité et le déficit de
l’attention. Rien, sinon le diagnostic, ne les différencie probablement de ceux
qui, en Europe, se font encore gronder par leurs parents quand ils reçoivent de
mauvaises notes et par les enseignants parce qu’ils sont turbulents en classe,
embêtent leurs petits camarades, ne regardent pas le tableau, font mal leurs
devoirs. Outre-atlantique, on s’étonnera sans doute de nos attitudes
répressives envers nos jeunes victimes d’un « désordre » mental. Nous
parlerons plutôt de la pratique américaine comme d’une médicalisation
outrancière et certains agiteront même le spectre d’une collusion entre
l’industrie pharmaceutique, le corps médical, l’état, que sais-je encore.
Si
nous n’avions pas abordé la réalité du troisième ordre d’une manière
pragmatique, j’ai bien peur que nous pourrions être désarçonnés en constatant
l’étonnante diversité des réponses de nos différentes communautés à une seule
et même conduite humaine.
La
tentation serait grande alors de comparer les argumentations, statistiques et
expériences à la recherche de quelque vérité, mais une telle entreprise
n’aboutirait, au mieux, qu’à la construction d’une nouvelle réalité du
troisième ordre, plus ou moins nourrie d’influences diverses, qui aurait les
mêmes propriétés que toute autre. Il me semble d’ailleurs illusoire d’imaginer
que nous pouvons la mener en faisant abstraction de nos propres valeurs et
croyances. Elles feront que certaines informations qui font une différence pour
d’autres n’en font pas pour nous et cessent dès lors d’être des informations.
Notons
cependant au passage une différence importante dans la manière dont nous
co-construisons, au sein de notre communauté, la réalité du troisième ordre,
selon qu’une déviance est jugée criminelle ou non. Elle me semble à l’origine
d’une méprise sur le pouvoir démesuré qu’aurait le corps médical dans le
domaine de la santé mentale.
Le
juriste sait qu’il n’y a « nullum crimen, nulla poena sine lege ». Il
ne peut y avoir ni crime établi ni peine infligée à défaut d’une loi qui
définisse l’un et l’autre.
Ce
principe est une pierre angulaire de nos états de droit modernes et exclut
qu’un citoyen puisse être arbitrairement poursuivi pour un acte quelconque qui
ne serait pas explicitement interdit par une loi. Dans une démocratie, la loi
fait l’objet d’un débat et d’un vote majoritaire au sein d’une assemblée
représentant le peuple et exerçant en son nom le pouvoir dit législatif.
Un
tel contrôle démocratique sur la genèse des descriptions des
« désordres » mentaux semble absent. Si la commercialisation des
médicaments supposés soulager ceux qui les manifestent est soumise à des
approbations gouvernementales, leur prescription est laissée pour l’essentiel à
l’entière discrétion des médecins.
Il
nous semblerait insensé que nos policiers puissent, en dehors de tout contrôle
démocratique, déterminer librement qui arrêter quand et pourquoi.
Nos
psychiatres, quant à eux, paraissent investis du double pouvoir de désigner le
« désordre » mental et de proposer les moyens de le combattre.
Ajoutons à cela que la mise en œuvre pratique de leur vision est souvent le
fait de médecins généralistes autorisés à poser des diagnostics et à instaurer
des traitements dans le domaine de la santé mentale, sans être formés à de
telles interventions et en étant informés par une industrie pharmaceutique dont
les intérêts pourraient ne pas être ceux de leurs patients. Sachons enfin que
le personnel soignant des unités psychiatriques jouit d’une grande autonomie
dans l’application de mesures répressives ou coercitives envers les patients
dont nous lui confions la garde.
Tout
se passe donc comme si nous déléguions tant la construction d’une partie de
notre réalité du troisième ordre que son application concrète à une
corporation, en posant cette question qui nous fait parfois sourire :
« Est-ce normal, Docteur ? »
Nous
voilà, du moins en apparence, les partenaires soumis d’une relation complémentaire
qui ne nous laisse d’autre option que de prendre pour vrai ce que le médecin
voit, même si nous ne le voyons pas. A moins que cette apparence ne nous
trompe ?
Rappelons-nous
que nos connaissances médicales ne sont jamais qu’une réalité du deuxième
ordre. Les membres de notre société ne peuvent faire entendre aucune
information en dehors de celles que nous considérons comme telles, ne peuvent
faire aucune expérience en dehors de celles que nous permettons et ne peuvent
donc créer aucune connaissance qui serait en désaccord avec notre réalité du
troisième ordre, tant que nous refusons d’amender celle-ci.
Conscients
de cela, nous voyons apparaître les contours d’une médecine soudain nettement
moins puissante à mesure qu’il devient clair qu’elle ne peut désigner que les
« désordres » que nous voulons reconnaître comme tels et qu’elle ne
pourra proposer aucun « remède » en dehors de ceux que nous jugerons
acceptables ou désirables.
Quand
nous nous interrogeons sur les causes d’une situation qui ne nous convient pas
ou qui nous inquiète, nous succombons invariablement ou presque à la tentation
de « ponctuer » les événements et de distribuer les rôles d’une telle
manière que nous puissions désigner celle ou celui par qui notre malheur est arrivé.
Les
psychiatres n’ont pas échappé à un tel procès d’intention et on voit parfois
ridiculisées certaines de leurs prises de position comme si elles avaient pu
exister sans notre consentement. N’ont-ils pas répertorié l’homosexualité parmi
les maladies mentales, à une époque pas si lointaine ? Vrai. Cela étant
dit, à part les homosexuels eux-mêmes, qui d’autre s’en émouvait, alors ?
Force
est de constater que, même si les mécanismes de leur régulation sont
certainement plus subtils, la théorie et la pratique médicales face aux
comportements que nous jugeons indésirables sont le reflet de notre réalité du
troisième ordre au même titre que nos lois et notre système judiciaire.
Il
me semblerait dès lors un peu paradoxal de reprocher au médecin de nous fournir
des réponses à des questions que nous aurions très bien pu nous abstenir de lui
poser. Nous le placerions du côté perdant-perdant d’une double contrainte si
nous faussions le jeu en faisant « comme si » existait l’option de
répondre autrement que de la manière convenue d’avance. Dans les faits, si un
médecin déclarait « sain » ce que nous jugeons
« pathologique » il y a fort à parier que nous irions consulter son
confrère.
Un
catalogue de « désordres » comme le Diagnostic and Statistical Manual
of Mental Disorders de l’American Psychiatric Association n’est ni plus, ni
moins qu’une liste de noms pour des anomalies que nous avons désignées,
associées à des propriétés que nous nous accordons à leur reconnaître. Il est
le reflet fidèle de notre réalité du troisième ordre et à chaque nouvelle
révision il s’enrichit de nouvelles définitions de troubles mentaux alors que
d’autres sont rayées de son répertoire. A aucun instant il ne pourrait déclarer
« déviant » ce que nous jugeons majoritairement « normal »
ni même « médicaliser » un comportement que nous estimons de nature
exclusivement « criminelle ».
Comme
tout produit de nos croyances et convictions communes, il nous renseigne sur la
vision de notre communauté mais nous faisons « comme si » ce manuel
diagnostique à l’usage des professionnels de la santé pouvait nous renseigner
sur chacun de leurs patients, individuellement, car c’est sa raison d’être.
Inversons
l’énoncé du petit paradoxe d’Epiménide qui nous accompagne depuis la Grèce
antique :
« Epiménide
est un menteur. Tous les Crétois le disent. »
Imaginons
qu’Epiménide, étant crétois lui-même, veut nous démontrer que cette affirmation
est fausse puisqu’il ne se considère pas comme un menteur. Il y a donc au moins
un Crétois qui dit le contraire. Et alors ? N’est-ce pas le propre des
menteurs que de prétendre dire vrai ? Plus il insistera, plus il nous
convaincra que tous les Crétois ont bien raison de se méfier de ce menteur qui
refuse d’admettre ce que tout le monde sur l’île s’accorde à constater. S’il
s’entêtait, malgré tout, il se pourrait même que les Crétois finissent, excédés
par sa mauvaise foi, par l’exiler ou le déchoir de sa nationalité. Voilà. Il
n’est plus Crétois. Il est satisfait, maintenant ? Tenez, à partir de
maintenant il peut même, sans que la chose n’ait plus rien de paradoxal, nous
dire que tous les Crétois sont des menteurs. Cela ne fait plus aucune
différence.
« C’est eux, les malades », me disait l’autre jour, à
propos de ses proches, une jeune femme internée dans une unité psychiatrique et qui présentait,
d’après les médecins, tous les symptômes de ce qu’on appelle un trouble
schizo-affectif. Grâce à sa prise en charge et une meilleure observation de ses
comportements déviants, on avait cependant fini par amender ce diagnostic.
Depuis peu, on soupçonnait que la patiente souffrait également du trouble
bipolaire. Hélas, au lieu de se rendre à l’évidence, la dame s’entêtait à nier
sa condition, à interrompre sa médication à l’occasion de toute permission de
sortie et à se conduire alors d’une manière aberrante nécessitant parfois
l’intervention de services d’urgence.
« Tous
les Crétois sont des menteurs », nous dit le Crétois Epiménide.
« TROP
beau ! », s’entête à répéter Sylvie à propos du merle qu’elle a vu et qui
n’émeut personne sauf elle.
« Eppur
si muove », aurait dit Galilée, défiant l’Inquisition. A voix basse, tout
de même. Il lui restait un minimum de conscience du danger.
Qu’elles
le murmurent ou qu’elles le hurlent, toutes ces personnes refusent ou sont dans
l’incapacité de voir ce que tout le monde s’accorde à voir et tiennent à
désigner quelque chose que nous ne pouvons ou ne voulons pas voir.
Elles
cherchent à faire valoir une réalité du troisième ordre qui diffère de la nôtre
et cela, nous ne pouvons pas le permettre car cette réalité est très exactement
ce qui définit notre communauté et guide tant le comportement de ses membres
par rapport à la réalité du premier ordre que les connaissances de deuxième
ordre qu’ils peuvent acquérir.
Il
leur suffirait pourtant de faire « comme si » pour que cesse,
sur-le-champ, tout conflit, même si la déclaration qu’elles devraient faire
pour sortir de l’impasse peut sembler, elle aussi, paradoxale pour ne pas dire
absurde.
Ceux
qui transgressent la loi se plieront le plus souvent sans rechigner aux actes
de contrition que nous attendons d’eux. Ils connaissent les règles du jeu. Si
le juge veut les entendre dire qu’ils regrettent ce qu’ils ont fait, qu’ils
sont conscients de leur délit ou crime et qu’ils ne recommenceront plus jamais,
ils seront d’autant plus prompts à déclarer tout cela qu’ils peuvent espérer,
en échange, un peu de clémence de sa part. En prétendant voir ce que nous
voyons, ils nous rassurent. Ils ont compris, cette fois. Ils ne recommenceront
plus. Leur attitude complémentaire met, provisoirement, fin au conflit qui nous
opposait à eux.
Ceux
qui n’agissent ni ne pensent comme nous pour des raisons qu’ils estiment
déraisonnable de renier n’acceptent pas aussi volontiers de faire semblant de
se rendre à nos « évidences ». Peut s’engager alors une escalade
symétrique, une confrontation toujours plus violente de deux visions du monde
dont nous savons déjà que chacune à tous les défauts de toutes ses qualités.
Si
nous ne disposions pas d’un répertoire de « désordres » pour nous
aider à identifier celle ou celui qui devrait se rendre à notre
« évidence » quand de telles escalades mènent à des comportements
toujours plus inquiétants, nous serions sans doute aussi démunis que sans lois
pour spécifier crimes et châtiments.
Notons
enfin que, le plus souvent, nos épisodes symétriques s’éteignent gracieusement
quand apparaît une complémentarité régulant le rapport, comme le montre cette
petite anecdote opposant deux fous furieux.
Phobique,
évitant à tout prix de se déplacer en avion, le cinéaste danois Lars von Trier
se rend au festival de Cannes en mobilhome. Le voilà qui s’engage dans l’allée
verdoyante du prestigieux palace Eden Roc au volant d’un engin qui n’a rien à
faire dans un tel décor. Vert de rage, le directeur de l’hôtel court à la
rencontre de cet intrus que les caméras de surveillance viennent de lui faire
découvrir, signifiant par des gestes et des hurlements qu’il doit partir
sur-le-champ. Le malentendu se dissipe rapidement. Le conducteur n’est pas un
fou furieux qui méprend l’Eden Roc pour un camping. Il s’appelle Lars von Trier
et il est une célébrité du septième art, dont la chambre a été réservée et
prépayée pour toute la durée du festival. L’année prochaine, une aire de
stationnement lui sera d’ailleurs spécifiquement réservée car si une chose
distingue vraiment l’Eden Roc d’un hôtel ordinaire, c’est la merveilleuse
capacité de son personnel diligent à s’accommoder des grandes et petites
excentricités des stars qu’il accueille. S’il arrive à son directeur de courir
dans l’allée en gesticulant et en hurlant, lui non plus n’est pas un fou
furieux mais un homme raisonnablement soucieux de la réputation de son
établissement.
Il
suffit parfois de peu pour rétablir l’ordre…
En
co-constructeurs de notre réalité du troisième ordre, nous choisissons le plus
souvent consciemment et librement de quelle manière nous réagirons à un
comportement individuel, que ce soit le nôtre ou celui d’un tiers, qui ne
correspond pas à nos attentes ou à celles de notre communauté.
Nous
venons de voir que parmi de tels comportements, certains sont interdits par nos
lois et sanctionnés par notre appareil judiciaire alors que d’autres ne le sont
pas. Ces derniers ne seront pour autant pas systématiquement jugés
symptomatiques d’un « désordre » mental nécessitant un traitement,
loin s’en faut !
Tout
nous paraît commencer par une personne qui ne répond pas ou plus à la réalité
du premier ordre ni en mettant en œuvre nos connaissances communes du deuxième
ordre ni en se conformant aux principes de notre réalité supposée commune du
troisième ordre. Et alors ?
Pour
que cela nous contrarie, il faut encore que le comportement nous paraisse
causer des souffrances à la personne, à ses proches ou à la communauté, qu’il
soit récurrent et qu’il résiste à nos tentatives de le contrôler ou de
l’éteindre, tant par la volonté individuelle de celui qui le manifeste que par
l’intervention de ceux qui l’entourent. Alors seulement, nous nous plaignons.
Mais de quoi et de qui et envers qui ? Et puis, qui ne se plaint pas, de
nos jours ?
Si
la justice peut intervenir de manière autonome quand ses représentants
constatent un comportement contraire à la loi, il n’existe pas de
« flagrant délit » de souffrance autorisant un médecin, un
psychiatre, un psychologue ou un psychothérapeute à se « saisir » de
notre cas. Maintenons cette analogie et constatons qu’aucun de ces intervenants
ne peut agir sans que nous venions « porter plainte » ou nous
« dénoncer ». Si nous faisions une telle démarche, pouvons-nous vraiment
nous fier au jugement d’un professionnel qui pourrait avoir un intérêt
économique à recommander ses soins ?
Nous
dissiperons cette inquiétude par le présupposé que l’intervenant partage notre
vision du monde. S’il possède des connaissances de deuxième ordre supérieures
aux nôtres, il les aura acquises dans des institutions officiellement
reconnues. Sa pratique est supposée soumise au contrôle de la société. Nous
avons déjà vu que sa liberté n’est certainement pas celle qu’on imagine
parfois. La profession qu’il exerce le met dans une relation complémentaire
avec la communauté qui désigne ce qui est déviant et qui approuve, fût-ce d’une
manière parfois implicite, la manière d’y remédier. Nous ne lui reconnaîtrions
aucune compétence si tout cela n’était pas le cas. Enfin, nous choisissons en
toute liberté de nous adresser à lui. A qui ?
Ce
choix sera guidé par notre vision de la nature du comportement dont nous
pouvons estimer qu’il présente les symptômes d’un « désordre » mental
tel que défini par la médecine psychiatrique ou qu’il est l’expression d’un
déficit des connaissances et de schémas comportementaux inadaptés. Dans le
premier cas, nous consulterons un omnipraticien ou un psychiatre et dans
l’autre, un psychothérapeute. Quelle que soit l’école de pensée qui inspire ce
dernier, nous attendrons invariablement de lui qu’il renseigne le patient et
qu’il l’aide à se conduire autrement.
Même
si chacun de ces choix sera largement déterminé par notre réalité du troisième
ordre et donc par les convictions que nous partageons avec notre communauté, ce
n’est toutefois pas cette communauté qui les fait à notre lieu et place.
Individuellement, nous jouissons à tout instant d’une liberté de jugement
intégrale, sauf dans les cas rares où notre conduite est perçue comme
potentiellement dangereuse, en quels cas nous pouvons en être privés.
Serait-ce
l’une des missions d’un psychothérapeute de nous rendre un peu de cette liberté
de jugement que nous semblons parfois si prompts à échanger contre le
sentiment, sans doute rassurant mais pas forcément aidant, qu’il suffirait au
patient d’acquérir quelques connaissances supplémentaires de même nature que
celles qu’il possède déjà et de substituer quelques bonnes habitudes à ses
mauvaises, pour aller soudain mieux ?
Si
le thérapeute avait une telle ambition, mieux vaudrait sans doute qu’il trouve
une manière de la reformuler compatible avec nos attentes car il se peut que
nous la considérions comme une violation de notre accord implicite qui veut
qu’il partage notre vision du monde, sans quoi nous ne lui prêterions aucune
autorité. N’est-ce pas le propre des sectes que de faire vaciller nos
certitudes pour y substituer les leurs ?
Par
contre, nous en apprendrons volontiers toujours plus sur les causes, raisons
d’être et conséquences d’un symptôme, qu’il soit le nôtre ou celui d’un proche
que nous désignons comme étant le patient. Nous serons également prêts à faire
mieux encore et plus souvent et avec plus d’ardeur ce que nous faisons déjà ou
ce qui nous paraît d’inspiration similaire.
Voilà
très exactement ce que nous proposera le praticien formé à la thérapie
cognitive et comportementale. De tous les psychothérapeutes, il est celui dont
l’école coexiste le plus paisiblement avec la psychiatrie dont elle épouse la
vision « monadique » de l’homme, reconnaît la nosographie, réplique
les approches statistiques et suit la logique quantitative, causale et
linéaire. Si elle cherche d’autres remèdes qui complémentent une médication ou
se substituent à elle, il lui arrive de démontrer l’efficacité de son intervention
en ayant recours à l’imagerie EMR du cerveau, qui est le même outil qui nous
permet de visualiser l’effet chimique des substances psychotropes.
N’est-il
dès lors pas un peu vain d’explorer d’autres voies thérapeutiques quand existe
une solution à ce point cohérente avec notre réalité du troisième ordre ?
L’origine
d’une souffrance n’est-elle pas invariablement qu’une personne ne fait pas ce
qu’il faudrait faire et ne sait pas ce qu’elle devrait savoir ?
Notre
vision du monde n’est-elle pas un édifice suffisamment éprouvé et
immuable offrant des repères sûrs auxquels il suffira à chacun de nous de
se conformer pour vivre heureux ?
« Eppur si muove », aurait dit
Galilée, défiant l’Inquisition.
Tout
comme la terre, notre réalité du troisième ordre est en
« mouvement ».
Ce
mouvement, aussi lent et imperceptible soit-il, entraîne avec lui un changement
permanent des connaissances de deuxième ordre auxquelles nous accédons et nous
donne de nouvelles consignes de comportement face à la réalité du premier ordre.
Dans ce qui précède, nous avons pu voir quelques exemples de cela.
Se
pourrait-il dès lors qu’il puisse exister d’autres options face aux
« désordres » que de ramener une personne de gré ou de force à un
point fixe de notre réalité, que nous découvrons graduellement un peu plus
mouvante qu’il n’y paraît ?
Ce
qui est certain, c’est qu’il est parfois lassant d’avoir à imposer nos
connaissances et de devoir prescrire sans arrêt des comportements convenables,
que ce soit à un tiers ou à nous-mêmes. Se répéter mille fois que l’avion est
le plus sûr de tous les moyens de transport et se l’entendre dire autant de
fois sinon plus par d’autres ne change pas vraiment notre opinion, quand nous
avons une peur déraisonnable de voler. Cette information ne nous empêche pas de
transpirer, de trembler, d’avoir le cœur qui s’emballe lors de chaque
décollage, de nous affoler au moindre petit bruit d’un chariot de repas
innocent et d’épier sans cesse le personnel de bord en étant attentif au
moindre signe qui trahirait qu’il est déjà conscient d’un problème technique
grave qu’il doit taire pour éviter un mouvement de panique parmi les passagers.
J’en sais quelque chose.
Face
à certains « désordres » majeurs, il pourrait même nous arriver
d’avoir le sentiment désagréable que nous utilisons des méthodes que les
Inquisiteurs n’auraient pas reniées. Un prisonnier de droit commun est libéré
avec la présomption qu’il se conduira désormais en citoyen respectueux des lois
comme les autres. Si beaucoup d’obstacles se dressent sur le chemin de sa
réintégration, nous ne doutons pas de sa volonté de s’y engager. Le patient
interné dans un hôpital psychiatrique et qui souffre d’un trouble jugé
chronique dans l’état actuel de nos connaissances ne pourra, quant à lui,
retrouver la liberté qu’à la condition expresse qu’il déclare comprendre qu’il
ne sera jamais une personne comme les autres. Tout ce qu’il objectera à cela
sera retenu contre lui comme preuve supplémentaire de ses déficiences mentales
et lui vaudra la prolongation de son séjour, l’instauration de nouveaux
traitements et, si jamais il se révoltait, l’application de mesures dont on
peut se demander si elles ont un but thérapeutique ou si elles relèvent de la
punition. Est-il possible que certaines de nos pratiques actuelles nous exposent,
à notre tour, à la moquerie ou à l’incompréhension des générations
futures ? Aussi bien intentionnées soient-elles, il arrive qu’elles nous
laissent un peu dubitatifs.
L’idéal
serait de découvrir que nos escalades symétriques devant certains problèmes qui
refusent de céder à notre intervention ne soient et n’aient peut-être jamais
été que des malentendus, aux origines aussi anodines que celui qui opposait
brièvement ce cinéaste et ce directeur d’un palace, le temps de renouer avec
les complémentarités contextuelles de leur relation. A un instant, chacun d’eux
pouvait penser que l’autre était un fou furieux et même nous, observant la
scène, aurions eu quelque mal à la décoder si nous n’avions pas connu les
positions de chaque acteur et compris ce qui pouvait amener l’un à gesticuler
et à hurler, l’autre à avancer dans ce mobilhome hideux parmi les Maserati,
Ferrari et autres belles choses. Si d’autres « désordres » étaient
aussi passagers et pouvaient se voir et se dénouer ainsi, ce serait beau.
« TROP
beau ! » crie Sylvie pour la dixième fois, tapant maintenant de ses petits
poings sur la table de la cuisine, au grand désespoir de sa maman. Mais
qu’est-ce qu’elle a, cette gamine ? Il faudrait songer à la montrer à
quelqu’un. Un foin pareil, pour un merle, ce n’est pas normal !
« C’est
eux, les malades » me répète doucement la jeune femme qui collectionne les
troubles mentaux, au bout d’une heure de silence durant laquelle elle m’a jeté
deux ou trois regards furtifs interrompant alors durant quelques secondes la
contemplation muette de ses chaussures. Désolé, le psychiatre qui dirige
l’unité où elle est internée m’a confié au téléphone qu’il n’a toujours pas
réussi à établir une « alliance thérapeutique ».
« Tous
les Crétois sont des menteurs ! » chante un descendant d’Epiménide
sur un air de sirtaki en dansant tout nu parmi des cageots remplis de poulpes
et de poissons dans le vieux port d’Héraclion.
Négociations
difficiles en perspective !
Heureusement,
nous savons une chose, une seule. La réalité du troisième ordre d’une personne
insensible à notre raisonnement et à nos injonctions quant à son comportement
doit être différente de la nôtre. Ce qui semble être une information pour nous
n’en est pas une pour elle et ce qui semble être une information pour elle n’en
est pas une pour nous. Tenez, les statistiques de l’industrie aéronautique
quant à la sécurité des avions ne m’ont jamais rassuré. Elles ne faisaient
aucune différence, pour moi.
Nous
avons pu observer une deuxième chose. Répéter la même information irrecevable
peut mener à une escalade symétrique tant que l’une des parties n’accepte pas
de voir ce que l’autre voit ou de se conduire comme si elle le voyait, même si
elle ne le voit pas. Quand nous cherchons à imposer cette complémentarité, nos
convictions peuvent nous mener à des comportements toujours plus violents et
générer des pensées toujours plus délirantes. Oui, le sourire rassurant des
hôtesses de l’air ne faisait que torturer un peu plus encore le phobique que
j’étais !
Sachant
et observant cela, pouvons nous imaginer une manière différente d’aborder
certaines situations qui nous causent souffrance ?
Pas
à pas, j’espère nous avoir permis de découvrir sereinement une petite partie du
monde tel que nous le voyons en évitant scrupuleusement d’enflammer certains
débats et peut-être même, qui sait, en nous réconciliant avec certaines
situations qui pourraient, vues sous un autre angle, nous étonner, nous
inquiéter ou peut-être même nous indigner.
Chemin
faisant, nous avons rencontré des amis dont nous avons pu reconnaître que tous
désiraient, à leur manière, contribuer à une vie harmonieuse dans notre
société. Cette société est la nôtre et nous avons vu que la seule manière de
désigner le coupable de quelque sombre machination destinée à nous nuire serait
de prétendre que certains pourraient se dérober à notre réalité du troisième
ordre pour que nous puissions ensuite ponctuer arbitrairement les événements de
telle sorte qu’ils seraient à l’origine de nos malheurs.
Nous
avons évite ce piège !
Nous
avons pleinement conscience du fait que nous co-construisons nos valeurs et
convictions. Que nous sommes démocratiquement associés à la genèse de notre
législation. Que d’une manière plus implicitement régulée mais tout aussi
concertée nous déterminons ensemble quelles connaissances et quels
comportements sont admis, encouragés à se développer s’ils nous semblent
souhaitables ou proscrits s’ils nous semblent préjudiciables. Qu’aucun soin de
santé mentale ne pourrait exister sans notre consentement. Notre société et
toutes les règles qui en régulent le fonctionnement pour en maintenir
l’équilibre nous appartiennent pleinement.
Seule
ombre à ce tableau idyllique, une poignée d’irréductibles déviants qui sont
venus se mêler à notre récit et dont certains me semblent de plus en plus
décidés à nous pousser à bout. Si déjà le père de Sylvie pouvait intervenir en
faisant preuve d’autorité ! Je sais que nous n’approuvons plus les gifles,
mais il y a des limites, non ? Le rôle des parents n’est-il d’ailleurs pas
d’informer l’enfant de ces limites et de le sanctionner quand il les franchit,
malgré cela ?
Inspiré
par dieu sait quelle approche farfelue de l’éducation post-moderne, voilà que
notre papa prend la petite dans ses bras et déclare fièrement à son
épouse :
« Ouiiiiiiiiiiiii !
Je te jure, chérie, Sylvie elle a vu le plus mieux beau zoiseau du monde et même
qu’il était TROP beau et qu’on ne va pas faire de crêpes, parce qu’on va tous
aller voir l’oiseau de Sylvie qui est TROP beau ! Tu verras, tu n’en
reviendras pas. »
Et
la petite de s’adresser à lui, soudain très sérieuse :
« Arrête,
Papa. C’était un merle. »
Le
calme revient sur-le-champ mais cette intervention, pour efficace qu’elle
semble avoir été, peut nous laisser tout de même un peu perplexes. Que sont
devenues les limites dont nous nous accordons à reconnaître
l’importance dans l’éducation ? N’oublions pas que la gamine en était à
frapper sur la table en criant à tue-tête que son fichu merle était « TROP
beau ! » et qu’elle n’écoutait pas sa maman. Une telle conduite n’est ni
raisonnable ni tolérable. Le subterfuge du papa y met fin, provisoirement, mais
qui nous garantit qu’elle ne recommencera pas demain ? Sylvie n’a rien
appris, là ! Vu qu’ils avaient le projet de faire des crêpes, pourquoi le
papa n’a-t-il pas simplement menacé sa fille qu’elle en serait privée, si elle
n’arrêtait pas tout de suite son cinéma ?
Pragmatique,
il pourrait nous répondre qu’il a réussi à ramener le calme dans la cuisine et
que la petite famille peut maintenant goûter dans la bonne humeur, sans pleurs,
sans menaces, sans gifles, sans ressentiment, sans vainqueurs et sans vaincus.
C’est un peu court.
A
la lumière de tout ce que nous avons découvert sur notre réalité du troisième
ordre, je propose de vérifier plutôt si, inconsciemment, le papa ne vient pas
de donner une leçon à sa fille qui dépasse le cadre d’une simple correction de
sa conduite.
Rappelons-nous
que notre réalité du troisième ordre détermine ce qui est une information et ce
qui ne l’est pas. La frustration de Sylvie est née du fait que l’information
qu’elle présentait à sa maman n’était pas reconnue comme telle. Chez nous, le
merle étant on ne peut plus commun, personne ne s’émeut à sa vue et celui qui
s’en émeut tout de même est prié de le faire en silence. Mais voilà que la
gamine s’est mise à défendre sa vision du monde. On peut lui dire tout ce qu’on
veut, cet oiseau-là était « TROP beau ! ». Escalade symétrique.
Au
lieu de contrer sa fille, le papa valide sa réalité du troisième ordre en
prétendant y adhérer au point de tout oublier, en ce compris le goûter, pour
que la famille puisse partir admirer cet oiseau exceptionnel. Ici, la
reconnaissance de son information dépasse tout de même un peu les bornes, pour
Sylvie. Elle adore les crêpes. Comment éteindre cet enthousiasme débridé de la
part d’un père qui se conduit soudain comme un enfant ? Pire qu’un enfant,
même, car un enfant connaît les priorités, et sait qu’aucun oiseau au monde ne
peut passer avant les crêpes !
Il
lui reste une arme. Elle sait, depuis peu, que son bel oiseau s’appelle un
merle et qu’un merle n’intéresse pas les adultes. Elle s’approprie leur vision
du monde pour ramener à la raison ce père soudain prêt à oublier tout, en ce
compris les crêpes, pour ce qui n’est qu’un merle. Il devrait le savoir, lui
qui est une grande personne.
La
limite qu’elle vient d’intégrer n’est pas celle de ses connaissances ou
comportements, mais celle de la sphère de validité communautaire d’une réalité
du troisième ordre. Qui plus est, avec l’intelligence d’une fine stratège elle
vient de pondérer les avantages et inconvénients contextuels de plusieurs
conduites possibles et de choisir celle qui lui convient le mieux, parfaitement
consciente de la complémentarité de sa relation, dès qu’il s’agit de crêpes. Tacticienne
hors pair, elle ramène immédiatement son papa à la raison en adoptant la vision
des adultes.
Une
telle expérience lui donne de nouvelles options dans des situations où nous
semblons n’avoir d’autre choix que de nous imposer ou de nous incliner dans une
lutte symétrique et restons aveugles à la possibilité de négocier librement les
complémentarités qui nous conviennent en fonction du contexte.
Il
se peut même que Sylvie ait appris plus encore. Sans le savoir, son papa vient
aussi de donner un exemple de la liberté qu’on peut prendre en adoptant,
apparemment sans effort aucun, la vision d’une personne en faisant fi des
présupposés sur la complémentarité de la relation. Alors que l’adulte n’est pas
supposé rejoindre l’enfant dans un monde fait d’émerveillements candides, il
fait ce pas vers elle comme s’il était naturel et recadre ainsi pour Sylvie sa
vision de ce qu’est un adulte.
Le
papa vient de démontrer, non par une leçon formelle mais par son action ad hoc,
qu’il est le partenaire qui peut avec le plus de facilité faire « comme
si » la réalité du troisième ordre de l’autre était valide et qui ne
craint nullement de se voir remis en question en adoptant provisoirement des
certitudes ou des comportements qui ne sont normalement pas les siens. Si elle y
tient, oui il peut faire l’enfant, crier au bel oiseau et même oublier
totalement qu’ils ont prévu de faire des crêpes.
La
permission qu’il s’accorde, à savoir celle de rejoindre Sylvie dans son
admiration débridée de l’oiseau est également une permission implicite, pour
elle, de rejoindre les adultes dans l’appréciation un peu plus modérée d’un
simple merle. Visiter la réalité du troisième ordre d’une autre communauté peut
donc se faire sans se désavouer dans le but d’explorer ce qui est une
information pour elle de telle manière qu’une communication devient possible.
Sylvie
n’hésite d’ailleurs pas un seul instant à lui emboîter le pas en utilisant une
connaissance de deuxième ordre qui appartient à la réalité du troisième ordre
des adultes et dont sa maman, en haussant les épaules, a montré quel
comportement face à la réalité du premier ordre celle-ci prescrivait. Que son
père arrête donc de faire un foin pareil pour un merle !
Revisitons
encore un instant ces « limites » que nous associons si souvent à l’éducation.
En mettant fin à une escalade symétrique par son intervention déroutante, son
papa montre à Sylvie qu’il existe une autre issue à une situation difficile
qu’un entêtement réciproque à échanger des signaux que l’autre ne reconnaît
pas. Elle voit comment on peut éviter de « dépasser les bornes » en
prenant l’initiative de rejoindre la vision de l’autre pour y trouver les
leviers d’un nouvel accord même si c’est aux prix d’une inversion des
complémentarités que les deux parties peuvent deviner feinte. La
« limite » devient soudain celle d’une souffrance mutuelle dont on
peut maîtriser le développement.
Ce
qui précède semble prêter beaucoup de vertus à cette petite réplique improvisée
mais un doute plane sur la véritable intention du papa. Sachant très bien que
sa fille adore les crêpes, ne vient-il pas tout simplement de la
manipuler d’une manière éhontée ?
Si
résoudre astucieusement un problème relationnel est manipuler, la réponse doit
être oui. Si donner de nouvelles libertés aux partenaires et présenter de
nouvelles raisons d’adhérer à une vision qui nous est favorable en leur
révélant ou confirmant des complémentarités est manipuler, c’est effectivement
ce que le papa de Sylvie vient de faire. Il se peut cependant que nous peinions
à trouver des exemples d’un dénouement pacifique d’un quelconque différend
humain qui ait pu aboutir sans recours à une négociation invitant les parties à
évaluer l’intérêt que peut présenter une bonne entente pour chacune d’elles.
Pour
plaider sa cause, si nous insistions à le présumer peu intègre, le papa
pourrait faire valoir qu’il a pris un risque. Il a donné une réelle opportunité
à Sylvie d’imposer sa vision du monde aux adultes, en quel cas, toutes affaires
cessantes, la petite famille serait partie admirer son bel oiseau. Est-ce
réellement ce qu’elle désire ? Veut-elle vraiment que les adultes autour
d’elle abandonnent tout espoir de la voir, un jour, se conduire comme eux et
qu’ils cessent de partager leurs connaissances ? Ce n’est pas le choix
qu’elle a fait mais son papa lui a permis de le faire ce qui lui offrait, par
la même occasion, toute liberté d’en faire un autre.
Décodée
ainsi, l’anecdote nous fait entrevoir qu’il pourrait exister des solutions
efficaces d’une autre nature que celles qui nous viennent naturellement quand
nous répétons une information et prescrivons inlassablement un comportement à
quelqu’un qui n’entend pas la première et n’adopte pas le dernier.
Il
existe effectivement une école de psychothérapie qui inspire aux praticiens qui
s’y réfèrent des interventions stratégiques destinées à donner plus de libertés
interactionnelles aux personnes en souffrance. On qualifie parfois ces méthodes
de paradoxales.
L’adjectif
nous surprendra dans la mesure où nous avons déjà amplement parlé du paradoxe qui
préexiste dans toute situation où une personne est étiquetée comme déviante. Nous faisons alors
invariablement « comme si » un désignant commun pouvait correspondre
à un désigné individuel. « Comme si » nous pouvions avoir accès à la
réalité d’une personne par le biais d’un langage qui appartient à une
communauté. « Comme si » ce qui est une information pour l’un devait
obligatoirement être une information pour l’autre, alors que cela ne peut être
vrai qu’en présence d’un accord préalable entre les deux. « Comme
si » notre réalité du troisième ordre pouvait avoir des qualités
différentes de celle d’une autre personne ou d’une autre communauté, nous
autorisant à supposer qu’elles n’ont d’autre choix raisonnable que de
s’incliner.
Je
ne pense pas, par contre, que nous ayons découvert un seul paradoxe dans
l’intervention rapide, astucieuse, élégante et respectueuse du papa de Sylvie.
Nous venons, au contraire, de constater qu’elle était riche en enseignements
pour sa fille, tant sinon plus par l’exemplarité de la démarche que par son
contenu cognitif. Si une réponse de cette nature nous vient moins facilement
que l’idée d’une paire de claques, cela ne la rend pas paradoxale pour autant.
De
même, quand j’aborde maintenant cette jeune femme internée de force pour des
troubles diagnostiqués comme relevant de la médecine psychiatrique, mon projet
n’est pas d’ajouter quelque paradoxe à celui qui, dans l’immédiat, la maintient
captive d’un environnement dont elle cherche désespérément l’issue. Guidé par
la vision de l’Ecole de Palo Alto, formé à la psychothérapie brève à l’Institut
Gregory Bateson de Liège, j’ai pour mission de trouver les complémentarités qui
permettront à cette personne désignée comme malade, à ses proches et à son
psychiatre de renouer des liens et de mettre fin à une escalade symétrique qui
laisse la patiente toujours plus isolée et soumise à toujours plus de
contraintes.
Cela
suppose qu’elle émette des informations qui sont reconnues comme telles par les
autres et qu’elle accepte provisoirement d’accuser réception de leurs
informations, non parce qu’elle les juge intimement valides mais parce qu’il
est dans son intérêt immédiat de faire « comme si », dans le
souci pragmatique de mettre fin à des hostilités qui la laissent objectivement
perdante.
Oui,
si nous n’avions pas pris connaissance des vertus et limites de la réalité du
troisième ordre, nous pourrions en conclure très hâtivement que je permettrai à
cette patiente de « mentir ». Heureusement nous savons qu’il n’en est
rien et que le fait de lui rendre la liberté de faire « comme
si » lui donne simplement une chance de dialoguer avec ceux qui doivent
également, pour l’aider, faire « comme si » ils savaient, à partir de
leurs observations ou de leur nosographie ce qui se passe dans son cœur et dans
sa tête.
Dans
deux mois, elle quittera l’hôpital. Son psychiatre sera heureux d’avoir réussi
à instaurer une alliance avec elle. Leur dialogue sera devenu courtois,
respectueux, pétri de bon sens. Je n’aurai aucune peine à préparer avec la
patiente certains de ces entretiens avec le médecin. Redoutablement
intelligente et observatrice, elle l’imitera à merveille, reproduisant alors
ses moindres tics ainsi que tout son langage médical qu’elle connaît par cœur.
Cela nous vaudra même quelques fou-rires. Pas à pas elle retrouvera le droit de
faire « comme si ». Au bout de six mois de travail parfois très
intense avec elle et avec sa famille, sa conduite sera devenue telle que toutes
les entraves à sa liberté seront levées.
Elle
me réservera même une surprise qui n’est pas sans rappeler la réaction de la
petite Sylvie. Quand, vers la fin de notre parcours, je m’aventurerai à
exprimer librement un agacement personnel relatif à son médecin, elle me
rappellera à l’ordre :
« Arrête,
Peter. Mon psychiatre fait vraiment tout ce qu’il peut pour moi. »
Mon
objectif étant bel et bien de rendre un peu de liberté de jugement et d’action
à des personnes engagées dans une escalade symétrique produisant toujours plus
de souffrances, une telle réaction est une issue heureuse qui démontrera que je
n’ai certainement pas réussi à substituer ma réalité du troisième ordre à celle
de la patiente. La permission de faire « comme si » est
essentiellement celle de choisir ce qui lui convient, en fonction des
complémentarités contextuelles qu’elle jugera avantageuses pour elle.
Un
psychothérapeute qui veut induire de telles libertés agit-il réellement en
conformité avec la réalité du troisième ordre de notre société ? Même si
le résultat, dans le cas de cette jeune femme, nous semblait tout à fait
rassurant, la voie pour y parvenir s’écarte parfois de celles qui nous sont
familières et pourrait raisonnablement nous intriguer. Pourtant, comme nous
l’avons découvert au fil du commentaire de l’interaction entre Sylvie et son
papa, elle ne relève d’aucune magie et produit de nouvelles connaissances et un
nouveau comportement. Nous sommes à milles lieues d’un quelconque tour de
passe-passe aventureux mais plutôt en présence d’un outil qui peut nous être
durablement utile. Comment se fait-il qu’il soit relativement peu connu ?
Avant
d’aborder cette question, voyons brièvement deux autres personnes décidées à
penser ou à agir à leur manière.
Nous
pouvons supposer que Galilée dort en paix car nous avons fini par reconnaître
qu’il avait raison. Quoique… Nous disons toujours que le soleil se lève à l’Est
et qu’il se couche à l’Ouest. Je n’ai pas rencontré un seul architecte qui ne
soit pas convaincu que ses bâtiments sont le centre du monde autour duquel
l’astre roi tourne docilement et qui ne dessine pas ses plans comme si la terre
était plate.
Quant
au descendant d’Epiménide, je dois malheureusement vous signaler, au risque de
susciter votre indignation, que personne dans le vieux port d’Heraclion ne fait
attention à lui. Ces sacrés Crétois dont nous subissons le paradoxe depuis des
millénaires nous disent à leur manière qu’aucun « désordre » ne
saurait exister sans personne pour s’en émouvoir.
Patient
suivant ?
Tout
ce qui précède m’est inspiré par mes connaissances et ma pratique de la psychothérapie
brève et relève d’une vision à la fois constructiviste et relationnelle, qui
n’est pas celle que nous utilisons d’une manière générale pour aborder le monde
et nos problèmes.
L’utilité
circonstancielle d’une telle vision ne me semble plus à démontrer, tant il
existe une littérature abondante parlant de l’originalité et de l’efficacité
parfois surprenante des interventions qu’elle permet d’envisager. On s’y réfère
le plus souvent en parlant de l’Ecole de Palo Alto, du nom de la ville
californienne où se trouvaient réunis, il y a un demi-siècle, les chercheurs à
l’origine du courant de pensée systémique en psychothérapie.
Sachant
que la thérapie brève peut apporter des réponses nouvelles dans des situations
de souffrance qui résistent à d’autres interventions, il nous semblera
surprenant que les cinquante dernières années n’aient pas permis à ses
théoriciens et praticiens de rencontrer une plus grande audience, pour les
premiers, plus d’opportunités d’être utiles à la société, pour les seconds.
Il
semblerait même qu’ils aient réussi à se faire des ennemis.
Ainsi,
dans « Si loin, si proche », un livret réalisé avec le soutien de
deux entreprises pharmaceutiques et destiné à aider les proches de patients
psychotiques, nous pouvons lire, à propos des notions systémiques, dénoncées
comme culpabilisantes pour les familles et comme ne reposant sur aucune
base scientifique, à la page 28 :
« Cependant,
ces spéculations fondées sur du vide ont causé beaucoup de mal. »
Voilà
un verdict sans appel. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que les trois
psychiatres et le biologiste philosophe des sciences qui ont co-écrit ce
document le prononcent, écartant ainsi la thérapie brève comme farfelue et
malfaisante ?
Ce
que nous devinons, c’est qu’une telle phrase ne peut s’inscrire que dans un
échange symétrique qui nous révèle que deux partenaires, dans le cas présent,
les représentants de deux approches thérapeutiques, ne valident pas les mêmes
informations, ne partagent donc pas une même réalité du troisième ordre et
cherchent désespérément à faire voir à l’autre ce qu’il ne peut pas ou ne veut
pas voir.
Ce
qui est certain, c’est que le papa de la jeune femme internée, que je m’apprête
à accompagner, a lu ce jugement. Le psychiatre de sa fille lui a gracieusement
remis un exemplaire de « Si loin, si proche ». J’avance sur un
terrain miné ! Par qui ?
A
défaut de dénoncer un sombre complot, le chemin parcouru ensemble nous
préservant de telles hallucinations, il ne nous reste que la seule option de
découvrir un malentendu.
Tout
me porte à croire que ceux qui décrivent, enseignent ou pratiquent la thérapie
brève et qui tiennent à se donner de meilleures chances encore de faire œuvre
utile dans notre société auraient probablement intérêt à réfléchir aux
informations irrecevables qu’ils émettent. J’ai bien peur que la notion de
famille pathogène soit de celles-là.
Mettons-nous
un seul instant à la place de parents supposés entendre que la maladie mentale
de leur enfant serait symptomatique de leur dysfonctionnement familial. Comment
peuvent-ils recevoir une telle information si ce n’est comme une accusation
gratuite d’une violence insensée ? Qu’ont-ils fait pour mériter le
pilori, si ce n’est, le plus souvent, entourer leurs enfants et proches
d’amour, de tendresse, de sollicitude ? Quel tiers a le droit de leur
imposer une vision culpabilisante basée, effectivement, sur une spéculation
tout aussi arbitraire que le sont toutes les autres car inspirée, comme toutes
les autres, par une réalité du troisième ordre en rien supérieure à une autre
?
En
admettant un instant qu’un épisode psychotique puisse être le résultat
d’interactions pathogènes, qui peut prétendre désigner le système
pertinent ? Qui connaît le cadre exact de ces interactions et pourquoi ce
système serait-il à blâmer plus que le patient délirant lui-même qui
pourrait, au demeurant, être en interaction, lui aussi, avec ses propres
croyances conflictuelles, prenant, qui sait, la forme de voix recréant un petit
système intra-psychique ?
Une
information qui rencontre l’indifférence n’est pas une information.
L’American
Psychiatric Association a rayé l’homosexualité de sa liste des maladies
mentales, dès que la société civile a signifié qu’elle acceptait cette
préférence sexuelle et ne la jugeait plus ni criminelle, ni maladive, ni
perverse.
De
même, les praticiens de la thérapie dite cognitive et comportementale ont
graduellement pu établir qu’une médication n’est pas la seule voie vers une
amélioration durable de certains états dépressifs. Leur message est reçu.
Les
théoriciens de la thérapie brève, de leur côté, se réfèrent encore souvent à
cette vieille hypothèse de la schizophrénie et de la double contrainte, avec un
entêtement qui nous rappelle Sylvie et son merle qui était « TROP beau
! ».
Je
préfère, pour ma part, oublier ce message si peu recevable du système qui rend
malade… ne me laissant d’autre choix que de me trouver une place dans l’un des
nombreux systèmes dont les membres cherchent humblement à soulager ou à guérir.
Je
pratique la thérapie brève pour apporter des connaissances et induire des
comportements nouveaux. J’estime qu’elle se distingue par ses outils et par sa
capacité d’associer plus de personnes au changement que le seul patient. Ce
changement est cependant cognitif et comportemental. Mes interventions
peuvent se décrire comme des processus d’apprentissage et des invitations à des
expériences en tout point conformes aux valeurs de notre société. En tant
qu’intervenant, je coopère d’une manière respectueuse avec quiconque vient en
aide aux personnes qui souffrent en me donnant pour tâche de favoriser des
alliances thérapeutiques qui associent les compétences des patients, de leurs
proches et du monde médical.
Nous
avons vu au fil des pages que le constructivisme relationnel n’est pas un
concept obscur. S’il est abstrait, il s’aborde avec les mots de tous les jours,
se passe de théories hermétiques et ne fait que décrire ce que nous vivons
concrètement dans toute communauté. Nous avons vu qu’un tel concept ne nous
amène à aucun jugement des intervenants cherchant à réguler cette vie en
société mais nous permet, au contraire, de négocier librement notre relation
avec ceux qui nous entourent, qu’ils nous encouragent, nous sanctionnent ou
cherchent à nous aider ou à nous guérir.
« Sans
méconnaître les difficultés, ce livre est porteur d’espoir car il mise sur la
capacité à évoluer et les compétences de chacun. »
Voilà
ce qu’écrit Jules Dechêne, administrateur de Similes, au dos du petit livre à
l’intention des proches de patients schizophrènes. J’aurais aimé qu’une telle
phrase soit de la plume d’un spécialiste de la thérapie brève !
Est-il
surprenant que les parents d’un enfant souffrant préfèrent lire ces mots
d’espoir, empreints de compassion et d’humanité, de la part d’une personne
désireuse de les servir, plutôt qu’un acte d’accusation envers
l’entourage du malade ?
Qu’en
est-il, par ailleurs, de cette double contrainte pathogène qui aurait été
découverte comme se situant au cœur des interactions malfaisantes des
proches d’une personne psychotique ?
Nous
avons vu au fil de ces pages qu’elle est inhérente au paradoxe fondamental de
la vie en société et qu’il est parfaitement illusoire de chercher à s’y
soustraire ou d’en désigner quelque coupable que ce soit. Elle invite chacun de
nous à des négociations permanentes entre notre individualité la plus intime et
cette convention nécessaire à la vie en communauté qui veut que nous fassions
« comme si » le langage commun pouvait nous renseigner sur
l’indicible de cette individualité.
L’échec
de telles négociations nous isole.
Elle
isole quiconque dit que « ce sont eux les malades ».
Haute
comme trois pommes, Sylvie vient de l’apprendre.
Notre
demande pour des approches thérapeutiques qui nous responsabilisent et nous
associent activement à la gestion de notre bien-être n’a sans doute jamais été
plus grande qu’aujourd’hui. Ce n’est sans doute pas par hasard si nous parlons
de médecine « complémentaire » pour désigner une foule de pratiques
dont nous commençons à reconnaître les apports précieux.
Et
si cette évolution nous amenait, un jour, à considérer que la psychothérapie
est un acte paramédical comme un autre ? Le thérapeute perdrait-il son
âme ? Son rôle n’est-il pas d’apporter au monde un éclairage radicalement
différent pour protéger le peuple de la malveillance des prescripteurs de
psychotropes ?
En
cherchant la reconnaissance de sa pratique tout en refusant une complémentarité
avec la médecine, il se pourrait qu’il s’enferme dans la même double contrainte
qu’il est si prompt à déceler dans l’environnement de ses clients. Comme le
premier « patient désigné » venu, il s’en déclare la victime, alors
qu’il en est l’un des acteurs.
Mon
épouse doit une bonne partie de son bien-être actuel à une kinésithérapeute
sans laquelle les lombalgies qui l’immobilisaient auraient mené, soit à une
médication lourde aux effets secondaires inquiétants, soit à une intervention
chirurgicale à l’issue incertaine.
Cette
intervenante n’a pas éclairé le monde.
Elle
a changé une vie.
Nous
sommes plus curieux que jamais de tout ce qui peut faire notre bonheur. Nous
écouterons attentivement toute invitation à le faire nous-mêmes, intégrerons
volontiers de nouvelles connaissances et adopterons les comportements qu’elles
nous inspirent. Majoritairement, nous resterons sourds, par contre, au message
méprisant de quiconque nous accuse de faire nous-mêmes notre malheur.
Le
monde est en mouvement et la société, oubliant bien des rivalités symétriques,
s’accommode d’épistémologies différentes avec une facilité qui ne nous
surprendra guère pour autant que nous comprenions pleinement la nature
co-construite de notre réalité du troisième ordre.
Elle
est une forteresse pour qui vient l’assiéger.
Une
tour d’ivoire pour qui s’en rêve l’architecte.
Une
cathédrale pour le tailleur de pierres ?

Peter
Cogen
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de Thibermont, 12
B-1461
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