Sylvie et le merle | Retour |
Extrait
Plus significatif encore que le français « trouble », le terme anglais « disorder » est utilisé pour désigner une série de classes de comportements jugés déviants, dûment répertoriés, qu'il conviendrait, dans nos sociétés évoluées, de maîtriser en offrant, recommandant ou imposant un accompagnement médical à ceux qui les manifestent.
A la lumière de ce qui précède, il apparaît qu'un « désordre » ne saurait exister que dans la mesure où il existe une convention, une réalité de troisième ordre co-construite par les membres de notre société, sur ce qu'est un comportement « normal » et « ordonné ».
Il doit exister, en parallèle, un accord plus ou moins explicite sur les intentions associées au comportement pour orienter le choix entre la répression d'actes supposés mal inspirés d'un côté, et les soins par lesquels on cherchera à éteindre ceux qu'on estime indépendants du libre arbitre d'une personne.
Pour certains de nos comportements, l'époque et le lieu détermineront par ailleurs si nous sommes des criminels, des malades mentaux ou des citoyens ordinaires. L'homosexualité et la pédophilie sont parmi ceux-là.
D'autres écarts par rapport aux normes peuvent nous valoir soit la vénération d'une communauté, soit la prescription d'une médication à vie. Ainsi, dans certaines régions de l'Inde, une famille remerciera les dieux du bonheur d'avoir un descendant béni du trouble bipolaire. Nous aurions plutôt tendance à maudire nos gènes.
Il n'est pas nécessaire que le comportement des membres d'une communauté change effectivement pour que la manière de le « voir » et de chercher à le modifier évolue. Ainsi, un grand nombre d'enfants américains bénéficient aujourd'hui d'un traitement contre l'hyperactivité et le déficit de l'attention. Rien, sinon le diagnostic, ne les différencie probablement de ceux qui, en Europe, se font encore gronder par leurs parents quand ils reçoivent de mauvaises notes et par les enseignants parce qu'ils sont turbulents en classe, embêtent leurs petits camarades, ne regardent pas le tableau, font mal leurs devoirs. Outre-atlantique, on s'étonnera sans doute de nos attitudes répressives envers nos jeunes victimes d'un « désordre » mental. Nous parlerons plutôt de la pratique américaine comme d'une médicalisation outrancière et certains agiteront même le spectre d'une collusion entre l'industrie pharmaceutique, le corps médical, l'état, que sais-je encore.
Si nous n'avions pas abordé la réalité du troisième ordre d'une manière pragmatique, j'ai bien peur que nous pourrions être désarçonnés en constatant l'étonnante diversité des réponses de nos différentes communautés à une seule et même conduite humaine.
La tentation serait grande alors de comparer les argumentations, statistiques et expériences à la recherche de quelque vérité, mais une telle entreprise n'aboutirait, au mieux, qu'à la construction d'une nouvelle réalité du troisième ordre, plus ou moins nourrie d'influences diverses, qui aurait les mêmes propriétés que toute autre. Il me semble d'ailleurs illusoire d'imaginer que nous pouvons la mener en faisant abstraction de nos propres valeurs et croyances. Elles feront que certaines informations qui font une différence pour d'autres n'en font pas pour nous et cessent dès lors d'être des informations. Notons cependant au passage une différence importante dans la manière dont nous co-construisons, au sein de notre communauté, la réalité du troisième ordre, selon qu'une déviance est jugée criminelle ou non. Elle me semble à l'origine d'une méprise sur le pouvoir démesuré qu'aurait le corps médical dans le domaine de la santé mentale.
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